Le CEM entame sa nouvelle saison avec une exposition de Franck Tilmant dans le Pôle de répétition (ex-Sonic). Né en 1966, il vit en Normandie. Son atelier se situe à Pont-Audemer (27). Autodidacte, il (pétrit et) expérimente différentes techniques depuis 20 ans.

Jusqu’alors, connu et reconnu comme musicien chevronné, lorsque la musique ne l’emporte pas à travers la France, Franck Tilmant modèle ses émotions dans son atelier pontaudemérien. Influencé notamment par Alberto Giacometti, Jackson Pollock, Max Ernst ou encore Gerhard Richter, il troque régulièrement contrebasse et guitares contre pinceaux et autres ustensiles lui permettant de s’exprimer en couleurs, en abstraction, en reliefs et en matières.
Artiste polymorphe, il aborde chacune de ses disciplines avec la même envie. Il joue avec les notes comme il le fait avec la matière : certaines émotions s’exprimeront en mélodie, d’autres en acrylique ou dans un enchevêtrement de couleurs et de matières dont lui seul a le secret.

Du vide naît la forme et vice et versa
À travers une série de portraits sculptés, l’artiste Franck Tilmant offre une lecture acide et sans concession du monde actuel. Ses personnages crient, se tordent et se contorsionnent comme en prise avec une douleur sourde, tenace. (Sur fond de toile blanche), ils semblent jaillir et se figer. Le va-et-vient entre matière et vide créé un jeu d’apparition-disparition. Cette combinaison du positif-négatif offre une lecture inversée et troublante : du vide naît la forme et vice et versa.
Le processus de création, quant à lui, est méthodique, presque chirurgical : un socle de base argileux (désintégré à l’ultime étape) sur lequel viennent se greffer méticuleusement des lambeaux de vinyles chauffés.
L’artiste donne à voir le sous-jacent et met en lumière la face cachée de l’iceberg.

MUE (Reflexions sur le travail de Franck Tilmant) par Samuel Martin

De toutes les techniques de la sculpture, la plus simple à mettre en œuvre, et aussi la plus ancienne, est la technique du modelage à main libre. Elle n’exige pas l’utilisation d’outils particuliers puisque la main du sculpteur suffit à modeler une matière naturelle et malléable comme l’argile ou la cire.
Franck Tilmant utilise d’abord l’argile pour la réalisation des volumes de la série « Les Gueules cassées ». Ces œuvres sont le fruit d’un long et complexe processus de création au sein duquel la matière naturelle rencontre un matériau bien moins conventionnel : le disque vinyle.
La production d’un volume est comparable à un lent travail de mue, depuis la mise au jour d’une forme initiale dont ne subsiste en finalité que la trace à travers l’œuvre achevée. En effet, Franck Tilmant réalise d’abord un volume en argile. De la matière, un fragment de corps (le plus souvent un buste) apparaît.
Cette création première et fondamentale pour le reste du processus n’a pas pour but d’être montrée, elle existe de façon éphémère au sein de l’atelier. Sur ce corps d’argile, l’artiste fait fondre des morceaux de disque vinyle ; la matière naturelle et ancienne se trouve alors au contact d’un matériau industriel. Les coulées de vinyle enveloppent peu à peu le corps de terre, en une sorte de masque que l’artiste laisse délibérément parcellaire.
Une fois le vinyle apposé sur le corps, il reste à immerger le volume dans l’eau afin d’éliminer l’argile. Le modelage initial est détruit, définitivement perdu et n’en subsiste que son empreinte de vinyle, qui sera l’œuvre.

« Ici, c’est le volume qui permet de réaliser un moule qui deviendra œuvre »
Il existe une lecture analytique, symbolique de cette pratique singulière. Au niveau de la tradition de l’histoire de la sculpture, on connaît le modelage et le moulage. Ici, Franck Tilmant ne réalise pas un moulage, mais un moule. C’est le processus du moulage pris à l’envers. En principe, on réalise un moule qui va permettre la création d’ une forme qui sera la production finale. Ici, c’est l’inverse, le volume premier permet de réaliser un moule qui deviendra œuvre.
On notera que l’œuvre n’existe qu’après une immersion. L’eau symbole de naissance, de cycle donne vie à l’œuvre finale. Alors, la matrice d’argile perd les traces de l’intervention de l’artiste et le corps figuré redevient matière sous l’action de l’eau.
Le volume final, celui qui est l’œuvre est en réalité la trace de tout le processus créatif. Tel un masque, ou plutôt comme une seconde peau, il a enregistré les traces du modelage initial.
Bien que les corps soient vides, ils conservent la mémoire des gestes de l’artiste. Coquilles emprisonnant des corps fantômes, les œuvres se pénètrent du regard, l’intérieur comme la surface extérieure offerts aux spectateurs.

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